À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International

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Sōhei Kamiya le fondateur de Sanseito, au centre.

Avec l’annonce de la démission dimanche le 7 septembre du premier ministre Shigeru Ishiba, le Japon est plongé dans une « profonde incertitude politique »  (New York Times). Il était en fonction depuis moins d’un an. En juillet, sa formation avait perdu la majorité absolue dans les deux chambres du Parlement et l’un des grands gagnants a été le parti d’extrême droite anti-immigration Sanseito.

Antoine Char

Relativement épargné par la vague populiste qui déferle sur les démocraties occidentales, le Japon a été frappé le 20 juillet par un tsunami, petit certes mais assez fort pour chambouler son paysage politique dominé depuis 70 ans par le Parti Libéral-Démocrate (PLD).

Formation conspirationniste et anti-immigration, Sanseito, fondée en mars 2020, a connu une forte poussée aux sénatoriales en raflant 14 sièges. Avant ces élections, il n’en comptait qu’un seul. Dirigé par Sōhei Kamiya, 47 ans, le message du jeune parti, omniprésent sur les réseaux sociaux, a le mérite d’être clair : sus au « mondialisme totalitaire » qui appauvrit l’Empire du Soleil levant et non « à la coexistence harmonieuse » avec les immigrants (moins de quatre millions, 3 % des habitants), prônée par le premier ministre démissionnaire Shigeru Ishiba, issu de la petite minorité chrétienne de l’archipel.

Pour Xavier Mellet, professeur associé à l’Université Rikkyo de Tokyo « sa démission n’est pas liée au Sanseito. Elle s’explique surtout par la faiblesse de ses soutiens au sein de son parti. Le PLD va faire une sorte d’alternance interne en espérant que le nouveau premier ministre aidera davantage à gagner de prochaines élections et à éviter les conflits internes. » (échange de courriels).

Les prochaines législatives n’auront pas lieu avant juillet 2028.

Étrangers stigmatisés

Ces dernières années, comme un peu partout en Occident, le Japon a décidé d’ouvrir, timidement certes, ses portes aux « gaijin » (étrangers) pour chercher à endiguer le vieillissement de sa population (qui devrait passer de 124 millions en 2024 à 95 millions en 2050). Dans le pays le plus vieux au monde, les couches pour adultes sont monnaie courante et pour pallier la pénurie de main d’œuvre, bon nombre de restaurants, hôtels et usines fonctionnent désormais grâce à des robots humanoïdes.

De tous les grands pays industrialisés, l’archipel reste, par ailleurs, le moins ouvert aux réfugiés : pas moins de 90 % des demandes d’asile y sont rejetées tous les ans.

Avec quelque 300 millions de migrants internationaux dans le monde (près de 4 % de la population mondiale), les « étrangers » qu’ils vivent dans les pays riches ou pauvres, sont souvent stigmatisés. Ce sont des « fauteurs de troubles » et des « abuseurs des aides sociales ». À cela s’ajoute la hantise du « grand remplacement » .

« Comme toujours, l’enjeu économique a été le plus important durant cette campagne : Sanseito a lui aussi ciblé le coût de la vie comme son thème principal. Mais là où d’autres partis se sont focalisés sur la baisse de la TVA ou d’autres impôts, lui a indiqué que la hausse des prix était aussi due aux riches étrangers (chinois principalement) qui viennent spéculer sur le marché de l’immobilier à Tokyo », rappelle Xavier Mellet.

« Il est aussi à noter que sa campagne a beaucoup insisté sur les étrangers qui profitent de la sécurité sociale japonaise, chiffres farfelus à l’appui (30 % au lieu de 1,4 %, quelque chose de cet ordre…).  Plus largement, les médias d’extrême droite ont tendance à relayer n’importe quel crime dès lors qu’il est commis par un étranger. »

Selon un sondage du quotidien Mainichi Shimbum repris le 14 août par le site francophone Japon Infos « […] 19 % des Japonais ont des attentes positives envers Sanseito […], malgré un taux de soutien de 8 %. Les partisans apprécient surtout la ligne Japanese First et les politiques liées aux étrangers […] Cette progression électorale place le parti face au défi de répondre aux espoirs tout en dissipant les craintes suscitées. »

Trump et Hitler

Littéralement, « parti pour la participation politique », Sanseito s’inspire du « American First » du président américain, « mais pas de son style de leadership. L’égoïsme de Trump est tout simplement trop égocentrique pour les Japonais », tient à nuancer Sōhei Kamiya. (1)

Parmi les contenus provocateurs sur son site, le politicien « youtubeur » a déjà demandé à ses 400 000 abonnés ceci : « Hitler était-il vraiment un grand démon ? » 73 % d’entre eux ont voté pour Sanseito et 60 % sont de jeunes hommes contre 21 % pour ceux âgés de 40 à 50. (2)

Sanseito mise également sur le déclassement économique : après avoir perdu en 2010 son rang de deuxième puissance mondiale en fonction du PIB au profit de la Chine, le Japon a été dépassé en 2023 par l’Allemagne et l’Inde devrait lui ravir la quatrième place cette année. Misant sur cette puissance « en déclin », le parti se donne comme objectif de rafler une soixantaine de sièges aux prochaines législatives prévues de 2028.

Seconde formation la plus populaire, selon les sondages, elle croit y arriver même avec la démission du premier ministre Ishiba.

Le site EastAsiaForum résume bien l’actuel imbroglio nippon :« Le Japon s’est longtemps enorgueilli de son harmonie sociale et de sa relative modération politique, évitant les profondes divisions partisanes de la politique américaine. Pourtant, cette élection a révélé une vérité incontournable : les divisions du Japon sont réelles, complexes et croissantes, et Sanseito a habilement transformé ces fractures en atouts politiques. » (2)

Feu de paille ?

Dans le paysage politique, Sōhei Kamiya fait surtout mouche avec ces mots : « J’ai l’impression qu’il y a de plus en plus d’étrangers qui ont un statut de résident permanent. Il y en a plus aujourd’hui qui entrent au Japon que de nourrissons japonais qui naissent chaque année […] le Japon est le Japon parce qu’il est peuplé de Japonais. J’ai aussi la sensation que le Parti libéral-démocrate au pouvoir privilégie financièrement les étrangers. »  (3)

La montée de son parti ressemble à la poussée des formations populistes de droite en Occident, mais durera-t-elle ? « On l’ignore, de plus son programme politique est incomplet et incohérent. Le parti compte actuellement 46 524 membres. Un nombre croissant de jeunes, qui ne s’intéressaient habituellement pas à la politique  et évitaient auparavant de voter, sont devenus des sympathisants de Sanseito. En tant que survivant du bombardement atomique, je trouve cette tendance extrêmement dangereuse et extrêmement regrettable », déclare le journaliste retraité Katsukuni Tanaka qui avait 10 mois lorsque la première explosion nucléaire frappa Hiroshima, le 6 août 1945 (échange de courriels).

L’explosion électorale de Sanseito le 20 juillet est en grande partie un copier-coller de toutes les nébuleuses populistes dans le monde. Souvent associées à la démagogie, elles savent capter la colère populaire. (4). C’est leur plus grande force. Pas étonnant donc de voir le parti de Sōhei Kamiya, monter, monter, monter … Jusqu’où ? Jusqu’au risque de peser sur les futures majorités du pays ?

Pour Céline Pajon. chercheure, spécialiste du Japon et de l’Indo-Pacifique à l’Institut français des relations internationales (IFRI), « ce groupe aura du mal à s’ancrer durablement dans le paysage politique japonais, mais cela reste difficile de prévoir les prochains développements sur la scène japonaise … » (échange de courriels).

Dans tous les cas, il faut toujours se méfier des boules de cristal, avec leurs connotations divinatoires, surtout dans un pays où ses habitants sont connus, peut-être plus qu’ailleurs, pour être indifférents à la politique. Il est donc trop tôt pour dire si la montée en flèche de Sanseito est un point de bascule ou un simple feu de paille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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