À propos de l'auteur : Daniel Raunet

Catégories : International, Québec

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Jean-Luc Mélanchon lors de la campagne présidentielle française, en mai dernier.

Daniel Raunet

Adhérer à Québec solidaire, La France insoumise ou Podemos en Espagne relève d’une même démarche : concilier le désir de changements radicaux exprimés par des mouvements de contestation, « la rue », avec un besoin de résultats tangibles immédiats, la participation à la politique traditionnelle. L’irruption de ces mouvements dans les parlements a bouleversé l’alternance feutrée du bipartisme, mais leur promesse de faire de la politique « autrement » a pris un coup de vieux.

La crise de La France insoumise

Coup de tonnerre en décembre. Le député LFI Adrien Quatennens est condamné à quatre mois de prison avec sursis pour violence conjugale. Quatennens est un membre de la garde rapprochée de Jean-Luc Mélanchon et pendant des semaines le chef refuse de condamner ses agissements. Sur ces entrefaites survient le limogeage de la moitié des dirigeants du parti. Des figures de proue du mouvement comme Éric Coquerel, Raquel Garrido, Alexis Corbière, François Ruffin et Clémentine Autain ont été exclues d’une nouvelle structure dirigeante sortie de nulle part, une « Coordination des espaces » dont les membres sont tous des inconditionnels du chef, tel Manuel Bompard le dauphin supposé. Ceux qui faisaient de l’ombre au chef ont été parqués dans une autre création ad hoc, un « Conseil politique » sans pouvoir.

Le politologue Manuel Cervera-Marzal, auteur de Le populisme de gauche — sociologie de la France insoumise  (La Découverte 2021) critique l’opacité de LFI : « Les instances et les règles sont inconnues et changent en permanence, créant une forme de désorganisation apparente. Mais cette désorganisation est organisée par la tête du mouvement : elle permet à un petit groupe de personnes de concentrer le pouvoir en entraînant le flou. »[1]

Des actes de naissance contestataires

En Espagne, le parti Podemos naît en mars 2014 sous l’impulsion de militants du mouvement des  Indignés  de 2011, une grande vague d’occupation des principaux centres-villes espagnols en protestation contre la crise financière et les mesures d’austérité[2]. Dans un contexte similaire, la critique des « 1 % », l’élite politico-économique, La France insoumise est fondée en 2016 pour soutenir la candidature présidentielle d’un ancien ministre socialiste, Jean-Luc Mélanchon. Son objectif déclaré, réaliser une « révolution citoyenne » en mettant au rancart les vieux partis. La révolte des Gilets jaunes, en 2018, confirme le rejet des élites par une partie significative de l’opinion.

Chez nous, la fondation de Québec solidaire, en 2006, est une fusion entre un parti regroupant divers courants d’extrême gauche, en grande partie marxistes, l’Union des forces progressistes, et Option citoyenne, un parti féministe, altermondialiste et écologiste, héritier de la marche « Du pain et des roses » de Françoise David. Dès le départ, une Déclaration de principe place résolument QS dans le camp anticapitaliste. « Il fait primer l’intérêt de la collectivité sur l’intérêt d’une minorité possédante. (…) Cela signifie de s’opposer au néolibéralisme, cette version moderne du capitalisme, qui domine nos sociétés et hypothèque leur avenir comme celui de la planète. »[3]

L’héritage des anciens groupes marxistes 

Les nouveaux partis de la gauche radicale ne sont pas sortis spontanément des mouvements populaires des dernières années. Dans le cas de Podemos, il s’agit de la fusion de deux formations, Izquierda Unida, issue du vieux Parti communiste pro-Moscou, et Izquierda Anticapitalista, la section espagnole de la Quatrième internationale — Secrétariat unifié (trotskiste). Ce à quoi il faut ajouter l’expérience des deux principales figures du mouvement, Pablo Iglesias et Iñigo Errejón, avec la révolution bolivarienne du Venezuela.

Dans le cas de la France insoumise, son chef Jean-Luc Mélanchon, est un ancien membre de l’Organisation communiste internationaliste, un groupuscule trotskiste (lambertiste) dont la spécialité était l’« entrisme » dans les organisations socialistes. Pour le politologue Philippe Marlière, de l’University College de Londres, « Définir LFI est en fait relativement simple : c’est une autocratie, c’est-à-dire le pouvoir d’un homme. »[4]

Marxisme et post-marxisme en Espagne

Fortement influencé par la pensée de la philosophe belge Chantal Mouffe, Podemos vise à remplacer la lutte des classes façon marxiste par « l’hypothèse populiste », c’est-à-dire le regroupement d’intérêts sociaux hétérogènes, « nous » contre « eux ». Exit la faucille et le marteau. Mais avec les succès électoraux et l’entrée au gouvernement socialiste, l’organisation devient rapidement centralisée. Le Monde diplomatique cite un des fondateurs du parti, Miguel Urbán : « Pour M. Urbán, la “dérive plébiscitaire” caractérisée par le recours massif à la consultation et au vote en ligne “auxquels tout le monde pouvait participer, mettant au même niveau militants et simples adhérents”, a condamné les “cercles” qui structuraient la base “à n’être que de simples appendices consultatifs ou des comités de campagne”. »[5] Cette évolution provoque une scission, la fondation de Más País, plus modéré et décentralisé, par le numéro deux de Podemos, Iñigo Errejón.

Gabriel Nadeau-Dubois et la victoire du nationalisme pure laine

À Québec solidaire, la mise au pas des militants a connu une étape importante avec l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois en 2017. Pour lui préparer le terrain, les porte-parole de QS, Manon Massé et Andrés Fontecilla, ainsi que la majorité de l’exécutif national ont fait ouvertement campagne auprès des associations contre un point majeur du programme, la constituante ouverte. Il s’agissait de régler la question nationale sans idée préconçue dans le cadre d’une assemblée constituante citoyenne élue,  un héritage démocratique inclusif de l’ancien parti de Françoise David. Le congrès avait récemment reconfirmé ce choix, mais l’exécutif est revenu à la charge pour lier la question à celle des négociations de fusion avec un petit parti nationaliste, Option nationale.

Les délégués locaux avaient obtenu que les instances soient informées de l’état de ces négociations pour en débattre avant le congrès de novembre 2017. Or, comme devait confier le secrétaire général du parti, Gaétan Châteauneuf, « les associations locales ne sont pas des instances ». Seul le comité de coordination national, l’exécutif, a été mis au courant du détail. Au dernier moment, les congressistes ont été forcés, pour obtenir la fusion des deux partis, d’adopter le programme nationaliste d’Option nationale. Depuis, la constituante de QS a pour seul mandat la rédaction d’une constitution d’un Québec indépendant, ce qui exclut du débat les deux tiers de la population. Avec à la clef la promesse d’actes de rupture d’avec la légalité canadienne dès l’élection d’un éventuel gouvernement solidaire.

Québec solidaire, LFI, Podemos sont devenus des partis comme les autres. Avec un chef et des député.e.s qui décident quoi dire et des militants qui distribuent les tracts et sollicitent les électeurs.

[1] Manuel Cervera-Marzal in Marie Pouzadoux  « L’organisation de La France insoumise permet à un petit groupe de personnes de concentrer le pouvoir », Le Monde, Paris , 14 décembre 2022 https://www.lemonde.fr/politique/article/2022/12/14/l-organisation-de-la-france-insoumise-permet-a-un-petit-groupe-de-personnes-de-concentrer-le-pouvoir_6154377_823448.html

[2] Manuel Cervera-Marzal, « Podemos – un parti-mouvement », in Mouvements 2018/2, no. 94, pp. 87 à 97 https://www.cairn.info/revue-mouvements-2018-2-page-87.htm

[3] Québec solidaire, « Nos principes – déclaration adoptée par le congrès de fondation en février 2006 », https://quebecsolidaire.net/propositions/nos-principes

[4] Philippe Marlière « L’autocratie de la France insoumise et le discrédit de la gauche », tribune, Le Nouvel Observateur, Paris, 19 décembre 2022 https://www.nouvelobs.com/opinions/20221219.OBS67298/l-autocratie-de-la-france-insoumise-et-le-discredit-de-la-gauche-par-philippe-marliere.html

[5] Maëlle Mariette, « Podemos ou l’illusion du neuf », Le Monde diplomatique, Paris, 1er janvier 2022 https://www.monde-diplomatique.fr/2022/01/MARIETTE/64205

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