À propos de l'auteur : Antoine Char

Catégories : International

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Antoine Char

Valéry Giscard d’Estaing a été « Sa Suffisance », Nicolas Sarkozy « Speedy Gonzales » et même « Naboléon », François Hollande « Flamby » et depuis son entrée à l’Élysée, Emmanuel Macron est « Jupiter » pour ses détracteurs et la presse satirique. Que le président français soit comparé au dieu suprême des Romains n’est peut-être pas pour lui déplaire. Mais il doit être blessé de voir les Ukrainiens se servir de son nom pour le ridiculiser.

« Macroner » est vraiment un verbe peu élogieux. Néologisme ukrainien, «макронити» (makronyty)
équivaudrait à « parler pour ne rien dire ». Pour quelqu’un se rêvant en faiseur de paix entre Vladimir Poutine et Volodymyr  Zelensky, c’est peu flatteur.

Petite phrase

Mais que lui reproche-t-on à Kyiv ? Une petite phrase répétée deux fois en moins d’un mois. : « Ne pas humilier la Russie .» Fort bien, mais jusqu’à preuve du contraire Poutine c’est la Russie et la formule a choqué les Ukrainiens écrasés sous les bombes russes et il s’est mis à dos bon nombre d’alliés de Paris.

Il n’est plus considéré comme le « sauveur de l’Europe » (The Economist) ou le prochain « leader » du Vieux Continent (Time). Au sommet du G-7, le mois dernier en Allemagne, le premier ministre démissionnaire britannique Boris Johnson [1], l’a même mis en garde contre « toute tentative » d’une solution négociée « maintenant » .

Il est vrai que « Bojo », interdit d’entrée en Russie, n’a jamais eu la langue dans sa poche et aime rappeler que Poutine est un « dictateur ». Pas étonnant que le Royaume-Uni ait été le premier pays européen à envoyer des armes à l’Ukraine. 

« Petit Hitler »

Oui, un jour il faudra bien négocier et Macron dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Seulement, voilà …

Quand les Ukrainiens considèrent Poutine comme un « petit Hitler » armé d’ogives nucléaires, les appels de Macron à ne pas « humilier la Russie » (lancés avant lui par Mitterrand, Chirac et Sarkozy) n’arrivent pas au bon moment.

Dit autrement, le sens du timing a manqué à Macron qui se défend de toute « complaisance » à l’égard du maître du Kremlin qu’il a rencontré à cinq reprises depuis 2017. Il veut être son interlocuteur privilégié en Europe. Les deux ont passé une centaine d’heures au téléphone depuis le début de l’année. Les échanges étaient parfois musclés. [2]

Le 16 juin, lors de sa visite en Ukraine, accompagné du chancelier allemand Olof Scholz et du président du conseil italien Mario Draghi, Macron a eu beau assurer Kyiv de sa solidarité, il est toujours soupçonné de miser davantage sur un cessez-le-feu que sur une victoire totale ukrainienne comme le répète Zelensky.

Si le conflit devait s’inscrire dans le temps long, le soutien occidental à l’Ukraine finira par montrer des signes de fatigue. Poutine mise à fond sur cette érosion, nourrie par une inflation galopante en Occident.

Déjà, 35 % des Européens souhaitent une fin de guerre rapide, même si l’Ukraine doit pour cela concéder des parties territoriales, selon une enquête du Conseil européen pour les relations internationales .

Avec un tel scénario, la petite phrase de Macron, affaibli par la perte de sa majorité absolue à l’Assemblée nationale,  prend alors tout son sens.

Deux camps

Pour Jocelyn Coulon, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM), « Zélensky a dit à plusieurs reprises que cette guerre se règlera par la voie diplomatique. Or, aujourd’hui en Occident, deux camps s’affrontent sur l’option à prendre pour mettre fin à ce conflit.

« Il y a ceux qui réclament une défaite totale de la Russie tout en restant muet sur l’ensemble des moyens pour y parvenir sans que cette option ne déclenche une escalade incontrôlable, et ceux qui estiment que pour éviter la destruction totale de l’Ukraine la solution réside dans une négociation dont le résultat sera l’acceptation par le gouvernement ukrainien de douloureux compromis. Macron est le représentant de cette option. » (échange de courriels).

Selon le chercheur québécois, le conflit, entré dans son cinquième mois, « semble prendre la direction d’un affrontement entre les États-Unis et la Russie ».

« Comment pourrait-il en être autrement alors que les dirigeants américains, et certains Européens, disent ouvertement vouloir la destruction du régime en place et de ses capacités militaires, ce qui dans les faits signifie clairement la destruction de la Russie ? Un affrontement direct entre les deux puissances transformerait pour la troisième fois en un siècle l’Europe en un champ de bataille. »

Question freudienne

On n’en est pas encore là et pour l’heure, Macron en cherchant à ménager la chèvre et le chou n’est respecté ni à Moscou, ni à Kyiv. On le sait, la diplomatie n’est jamais tout blanc ou tout noir, c’est une question de point de vue.

La voie médiane de Macron est certes utile pour l’avenir, mais pour l’instant il y a toujours un agresseur et un agressé, alors « macroner » veut aussi dire « fiasco diplomatique ».

Un gros caillou dans la chaussure de quelqu’un rêvant de refaire de la France, membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et doté de l’arme nucléaire, une grande puissance. La plus petite des grandes puissances ou la plus grande des petites puissances ? Une question freudienne … comme  «macroner ».

1-https://www.theguardian.com/politics/2022/jul/09/scandalous-legacy-as-johnson-heads-for-the-exit-many-issues-remain-unresolved
2 – https://www.dailymotion.com/video/x8c6bmc

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