À propos de l'auteur : Rudy Le Cours

Catégories : Économie, Canada, Québec

Partagez cet article

Photo Hydro-Québec

La défunte centrale Gentilly 2. 

RUDY LE COURS

Après avoir misé et perdu gros dans la filière batteries, le Québec choisit de passer son tour devant la relance du nucléaire dans laquelle le Canada entend tirer son épingle du jeu.

Le rapport dévastateur de la vérificatrice générale Christine Roy à l’endroit du tandem formé des comptables François Legault et Pierre Fitzgibbon a déjà été largement commenté. Qu’il suffise d’ajouter qu’on compte moins prudemment avec l’argent des autres qu’avec le sien.

Cette précision étant faite, il convient d’examiner pourquoi l’Ontario, l’autre province lourdement engagée dans la filière batterie, a perdu moins d’argent que le Québec, malgré quelques déconvenues. Et surtout, pourquoi Ottawa, pourtant partie prenante à la plupart des annonces dans la filière batterie et réputé pour sa prodigalité, n’a pas perdu d’argent jusqu’ici.

Québec a choisi de dérouler le tapis rouge pour attirer et surtout consolider des jeunes pousses, certes prometteuses, mais avant tout avec peu de capitaux propres et sans haut fait d’arme. La liste est longue : Nemaska Lithium (une mise de 770 millions jusqu’ici), Northvolt (un demi-milliard), Lion Électrique (127 millions), Recyclage Lithion (21 millions), Moteurs Taiga (18 millions) (1).

Bien sûr, on compte aussi des initiatives porteuses comme Nouveau Monde Graphite, un projet minier dans lequel Québec a déjà injecté 75,9 millions.

Mais les paris hasardeux du tandem Legault-Fitzgibbon ne s’arrêtent pas là, car la vérificatrice générale n’a pas fait une enquête exhaustive.

Par exemple, la Caisse a perdu 200 millions en prêtant à la maison mère de Northvolt, en Suède, aujourd’hui en faillite. Mince consolation, Le zinzin québécois n’est pas le seul gestionnaire canadien d’actifs de caisses de retraite à avoir perdu de l’argent dans cette galère (2).

La vérificatrice n’a pas retenu non plus la promesse de réserver 354 mégawatts à Northvolt, de quoi alimenter une ville comme Longueuil.  Cette gageure a empêché le Québec d’accueillir l’expansion nord-américaine du fabricant norvégien de graphite synthétique Vianode. Le chantier de 2,3 milliards, à St. Thomas, en Ontario, où l’entreprise a finalement jeté son dévolu, avance comme prévu (3).

Pas d’argent des contribuables

Pour cet investissement, Ottawa n’a pas avancé ni promis d’argent. Queen’s Park, pour sa part, s’est engagé à prêter jusqu’à 670 millions, mais il n’y aura aucune forme de subventions.

Ottawa n’a pas perdu d’argent non plus dans la déroute de Northvolt, alors qu’il s’était engagé à financer la production jusqu’à concurrence de 4,6 milliards. 

L’argent promis consistait à subventionner les batteries fabriquées, à hauteur du crédit d’impôt à la production que les États-Unis s’étaient engagés à donner en vertu de l’Inflation Reduction Act, la loi phare de l’administration de Joe Biden. 

Donald Trump a compromis les efforts de son prédécesseur pour doter les États-Unis d’une solide base industrielle dans la filière batterie, capable de faire face à la domination écrasante de la Chine, en dépit des succès indéniables de son chantre Elon Musk avec ses Tesla. 

La disparition des crédits d’impôt américains, à compter de 2032 plutôt que 2033, signifie que les gouvernements fédéral et ontarien avanceront moins d’argent, dans la mesure où les chantiers en cours seront complétés et entrés en production d’ici là, ce qui n’est pas acquis. Jusqu’en 2029, ces crédits sont de 100 %. Ils passent ensuite à 75 % en 2030 et à 50 % en 2031.

Ni Queen’s Park, ni Ottawa n’ont ainsi perdu d’argent quand la bruxelloise Umicore a interrompu la construction de son usine de batteries, l’an dernier.

«Il n’y a pas d’argent des contribuables dépensé tant que les employés ne travailleront pas dans l’usine», a précisé à Radio-Canada le ministre ontarien du Développement économique Vic Fideli (4).

Des projets plus robustes

L’Ontario n’a jamais proposé d’incitatifs à l’achat de véhicules électriques ou hybrides rechargeables. La province est désireuse avant tout de protéger les capacités de ses usines d’assemblage appartenant à des intérêts américains et japonais. Leur production est avant tout destinée au marché états-unien. Plus de 90 % des véhicules légers canadiens sont destinés aux consommateurs américains (5).

Les désincitatifs trumpiens pour les véhicules électriques ont amené les constructeurs à se désintéresser de la filière batterie.

C’est ainsi que Stellantis, qui avait annoncé la construction d’une usine de batteries en Ontario dans une co-entreprise avec la coréenne LG, a cédé sa participation pour le montant symbolique de 100$.

La co-entreprise, baptisée NextStar, n’a pas abandonné la partie pour autant. Elle a amorcé avec succès un virage stratégique vers la production de batteries pouvant alimenter des véhicules, des centres de données ou d’autres projets d’infrastructures. L’usine est entrée en production et emploie déjà 1200 travailleurs. 

La diversification de NextStar lui permet d’investir le marché prometteur du stockage d’énergie sollicité par les centres de données pour l’intelligence artificielle. Les énergies renouvelables comme l’éolien et le solaire ne permettent pas d’accumuler de l’énergie comme les grandes centrales hydroélectriques avec réservoirs ou les centrales thermiques ou nucléaires ,capables d’ajuster leur production au gré de la demande.

Dans la nouvelle industrie des systèmes de stockage d’énergie par batterie, la Chine a pris une grande longueur d’avance. D’une capacité de 144 gigawatts (milliards de watts) l’an dernier, l’industrie chinoise avait presque trois fois la taille de celle des États-Unis, bonne deuxième (6). La capacité du Canada était quasi nulle avant l’entrée en production de NextStar.

Faute d’avoir de telles usines, le Québec pourrait au moins stimuler l’achat de véhicules électriques. Il ne produit pas de pétrole et ne fabrique pas de véhicules légers. L’achat de voitures électriques réduirait ses importations de pétrole et améliorerait sa balance commerciale. Québec a plutôt choisi d’abolir ses incitatifs à l’achat alors qu’Ottawa vient de les rétablir.

La nouvelle ère du nucléaire

Sous la gouverne du libéral Mark Carney, le Canada aspire à devenir une superpuissance énergétique. Cela passe à la fois par le déploiement de nouveaux pipelines (annonce d’un nouvel oléoduc vers le Pacifique et gestation à l’abri des regards du gazoduc Marinvest (7) vers le golfe du Saint-Laurent) et par la relance de la filière nucléaire.

Éclipsée peut-être par les préparatifs très médiatisés des Fêtes de la Saint-Jean, la publication de la Stratégie canadienne en matière d’énergie nucléaire, le 22 juin, est largement passée sous le radar au Québec (8).

Ottawa y annonce pourtant son intention de construire 10 petits réacteurs CANDU d’une puissance de 300 MW ou moins d’ici 2040, dont au moins un d’ici 2035 en Ontario. Autant dire demain ou après-demain, compte tenu de la complexité de pareille technologie. Ottawa veut aussi remplacer le réacteur laboratoire nucléaire d’une puissance de 135 MW à Chalk River, mis à l’arrêt en 2018. Il était entré en production en 1957. L’objectif est de stimuler la recherche et l’innovation.

Selon le document, une trentaine de pays seraient déjà engagés dans la planification ou la construction de réacteurs. «La renaissance nucléaire mondiale crée une fenêtre d’opportunité limitée dans le temps. D’autres pays agissent rapidement, investissent massivement et se disputent les mêmes marchés et partenariats que le Canada est bien placé pour obtenir. L’hésitation n’est pas neutre : elle revient à céder du terrain qu’il sera difficile de regagner», y lit-on.

La technologie canadienne CANDU est unique. À la différence des réacteurs étrangers qui requièrent de l’uranium enrichi et de l’eau pressurisée ainsi que de lourdes infrastructures de refroidissement, les CANDU fonctionnent à l’uranium naturel dont le Canada dispose en abondance et à l’eau lourde, c’est-à-dire une molécule formée de deux isotopes d’hydrogène (appelés deutérium) et d’un d’oxygène.  

En outre, le Canada détient le savoir-faire reconnu en Chine, en Corée du Sud, en Inde et en Argentine, pays qui exploitent des réacteurs CANDU.

Small is beautiful

Le regain d’intérêt pour le nucléaire repose à la fois sur une accrue pour de l’énergie propre et sur la nouvelle capacité de construire de petits réacteurs modulaires (SMR), préfabriqués en usines et pouvant être assemblés dans des endroits peu accessibles. 

Selon l’Agence internationale de l’énergie nucléaire, «en Russie, l’Akademik Lomonosov, première centrale nucléaire flottante au monde, dont l’exploitation commerciale a débuté en mai 2020, produit de l’énergie à partir de deux SMR de 35 MW» (9). 

La société américaine Hadron Energy a fait breveter le mois dernier pour fins de commercialisation son micro-réacteur modulaire Halo d’une puissance de 10 MW. Ce produit dont les modules peuvent être transportés par camion et assemblés le long de n’importe quelle route fonctionne à l’uranium faiblement enrichi et ne requière pas d’infrastructures de refroidissement. Il est destiné aux centres de données énergivores ou aux communautés éloignées (10).

Cotée au Nasdaq (symbole boursier HDRN), l’annonce de la jeune pousse californienne laisse toutefois les investisseurs sceptiques, jusqu’ici du moins.

Cela témoigne néanmoins du regain d’intérêt pour la filière nucléaire et des avancées technologiques en cours et à venir.

Polytehnique Montréal forme une nouvelle expertise de pointe en génie nucléaire qui ne demande pas mieux que de déployer ses talents chez nous (11).

Qui plus est, la division des réacteurs CANDU qui appartenait à Énergie atomique du Canada, est devenue la propriété d’AtkinsRealis (autrefois SNCLavalin), en 2011. Elle est très active : l’an dernier, elle a décroché un contrat de plus de 2,85 milliards pour moderniser un réacteur CANDU en Roumanie (12).

Que fait le Québec devant ces possibles opportunités ? 

Une semaine après la publication du document fédéral, il a annoncé la poursuite du démantèlement de la centrale Gentilly-2, à Bécancour. Elle n’est plus en exploitation depuis 2012. 

Le lendemain 29 juin à Varennes, le ministre de l’Énergie Bernard Drainville a précisé sa pensée : «Il faut rester attentif aux développements technologiques, mais il n’est pas question de réactiver la filière nucléaire au Québec. Ça ne fait pas partie du plan (13).» 

Et si Terre-Neuve disait finalement non au Québec pour l’exploitation du plein potentiel du fleuve Churchill ? Comment alors trouver une source équivalente d’énergie fiable, propre et économique ? 

Encore une fois, Québec semble tout miser sur le même cheval.

 

 

1- https://www.vgq.qc.ca/fr/publications

2- https://www.lapresse.ca/affaires/entreprises/2025-03-08/northvolt/un-pari-rate-de-1-milliard-avec-les-retraites-des-canadiens.php

3-https://www.journaldemontreal.com/2025/11/25/filiere-batterie-quebec-perd-une-autre-mega-usine-au-profit-de-lontario

4- https://www.youtube.com/watch?v=-GLFky7t0wQ

5- http://www.cvma.ca/fr/lindustrie/faits/

6- https://www.statista.com/chart/36383/battery-energy-storage-system-capacity-by-country/?lid=it16slcxac23&utm_source=braze&utm_medium=email&utm_id=b3336de3-a32a-4aab-9a4a-06c5faf485e0&utm_campaign=COM_DailyData_Thu_26_KW27_FR

7- https://www.lapresse.ca/affaires/2026-06-17/similaire-a-gnl-quebec/le-projet-gazier-de-marinvest-avance-a-l-abri-des-regards.php

8- https://ressources-naturelles.canada.ca/source-energie/energie-nucleaire-uranium/strategie-canadienne-matiere-energie-nucleaire

9- https://www.iaea.org/fr/newscenter/news/que-sont-les-petits-reacteurs-modulaires-smr?__cf_chl_f_tk=3WJBwtEgUJFULQMlJpjKUNSV5oPIvTa9UwaCKNsKRBU-1783106797-1.0.1.1-By_rr3qNVOFKlFbDkDaUMut77HaudzVwF9CSWHDny38

10- https://interestingengineering.com/energy/hadron-energy-halo-nuclear-reactor-patent

11- https://www.lapresse.ca/dialogue/opinions/2026-01-07/une-deuxieme-chance-pour-le-nucleaire-au-quebec.php

12 https://www.ccc.ca/fr/annonces/ccc-franchit-une-etape-cle-dans-le-contrat-de-285-milliards-de-dollars-visant-a-prolonger-la-duree-de-vie-dun-reacteur-candu-en-roumanie/

13-https://www.lapresse.ca/affaires/economie/2026-06-30/quebec-devoile-son-plan-pour-la-gestion-des-ressources-energetiques.php

Laisser un commentaire