À propos de l'auteur : Dominique Lapointe

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Capture d’écran

Le président de la 28e Conférence des parties sur les changements climatiques des Nations Unies, Sultan Ahmed al-Jaber.

La récente conférence des Nations Unies sur le climat qui se déroulait à Dubaï passera à l’histoire comme celle où l’industrie pétrolière a tout fait pour faire dérailler 30 ans de consensus scientifiques et d’avancées politiques pour sauver la planète bleue. En invitant le monde au pays de l’or noir, elle a pratiquement réussi son coup.

Dominique Lapointe

Qu’un membre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole comme les Émirats arabes unis (EAU) accueille la Conférence des parties (COP), ce n’est pas une première. D’anciens États de l’OPEP comme l’Indonésie et le Qatar ont aussi joué ce rôle en 2007 et 2012. Après tout, impliquer intensément les producteurs du problème n’est sans doute pas pire que de laisser la responsabilité aux seuls pays émetteurs du problème.

Mais confier la présidence de la COP28 au ministre de l’Industrie des EAU, Sultan Ahmed al-Jaber et, PDG de la principale compagnie pétrolière du pays, l’Abu Dhabi National Oil Company, septième producteur mondial d’hydrocarbures, c’est de l’ordre de la caricature.

Si on réussissait à organiser une véritable conférence internationale sur les droits des femmes à Téhéran, ce serait sans doute une avancée historique, mais en confier la présidence au guide suprême Ali Khamenei serait une blague monumentale. C’est une loi en politique, elle est façonnée aussi de symboles.

De plus, qu’un magnat du pétrole batte la mesure, cela n’a rien pour améliorer l’image de l’opération sauvetage du climat. Plus de 20 % des Canadiens (plus de 30 % aux États-Unis) pensent encore que les extrêmes climatiques n’ont rien à voir avec l’activité humaine (Léger 2022). 20 %, c’est tout de même une amélioration, mais à un rythme insuffisant pour concurrencer la progression du phénomène.

Emberlificoter la COP28

Al-Jaber était sûrement conscient que la manipulation de la COP ne serait pas chose simple.

Le quotidien The Guardian de Londres a fait un travail d’enquête remarquable pour démasquer l’opération.

Au printemps dernier, on a documenté des tentatives répétées de modifications sur Wikipédia par des membres de son équipe pour redorer l’image environnementale des Émirats et de son industrie (1). Une offensive qui suivait une nuée de faux comptes apparus à quelques reprises sur les médias sociaux pour vanter les mérites du pays et du sultan en matière de lutte aux changements climatiques et largement partagés sur la toile (2).

Plus troublant encore, pendant des mois les courriels des responsables et participants de la COP28 transitaient par les serveurs de l’Abu Dhabi National Oil Company (ADNOC). Résumons donc : un géant du pétrole avait accès aux échanges préparatoires d’un sommet mondial sur le climat, rien de moins (3).

Au fil des mois, toutes ces révélations ont eu l’effet d’une bombe chez les délégations qui se préparaient pour la conférence de Dubai. Des appels à la démission du sultan sont restés vains. Aucune suspension même, le temps de faire une éventuelle enquête, qui n’aura jamais lieu.

Dans une interview qu’il accordera à la veille du début des travaux de la COP28, Sultan al-Jaber déclarera qu’il n’y a « aucune science » qui justifie une élimination éventuelle des combustibles fossiles pour endiguer le phénomène des changements climatiques. Mais, avec la subtilité d’un hôte avisé, il prendra  soin de nuancer qu’« une réduction progressive et une élimination progressive des combustibles fossiles sont inévitables … mais nous devons être sérieux et pragmatiques à ce sujet » (4).

Jouer du robinet

Il n’est pas idiot, il sait pertinemment que les jours du pétrole sont comptés. Il faut juste en ajouter le plus possible. Des dizaines de milliers si possible.

Si le pétrole et le gaz ont fait passer les Émirats de la pauvreté à un des pays des plus prospères du monde en 50 ans, c’est bien sûr grâce à ces ressources naturelles. Aujourd’hui toutefois, elles ne représentent que le tiers du PIB, mais, évidence, le reste de l’économie demeure une créature de ces fossiles de 100 millions d’années.

Réduire le robinet oui, mais sans empressement qui mettrait en péril l’avenir même de ces économies. Al-Jaber disait que l’élimination des combustibles fossiles ramènerait le monde dans des grottes, mais peut-être pensait-il au monde du désert. Sauvons l’oasis avant qu’il ne redevienne  mirage.

Aux dernières heures des tractations à Dubaï, la présidence aboutira ainsi à une proposition d’accord présentée comme un compromis, mais qui a toutes les allures d’un faux-fuyant. Réduction souhaitable mais progressive des combustibles fossiles liquides. Élimination éventuelle? Oublions.

Les partenaires de l’OPEP qui ont fait pression sur les délégations de leurs membres sont ravis.

Plus d’empressement cependant pour les centrales au charbon qui devront disparaitre à terme, terme inconnu. Pas beaucoup de charbon dans le coin faut dire. Futurs clients du gaz ? Pourquoi pas la bonne affaire. L’équipe du sultan n’avait-t-elle pas souligné l’occasion de conclure des contrats d’approvisionnement pendant la conférence ? En réunions privées, bien sûr. (5)

Et pourquoi ne pas associer exploitation avec sa contrepartie d’avenir, les technologies de mitigation comme le captage du carbone ? Même l’Abu Dhabi National Oil Company s’est lancée dans l’aventure de « greenwashing ».

On sait très bien que ces recherches sont essentielles et même prometteuses, mais dans des horizons qui dépassent de loin l’objectif de Paris en 2015, de limiter le réchauffement climatique à 2°C d’ici la fin du siècle. Idéalement 1,5°C . Une lubie selon certains pronostics de chercheurs.

Peine perdue. La déclaration finale adoptée à la clôture du sommet reprendra essentiellement le projet des EAU. La majorité des États du monde qui espéraient un calendrier de sortie du pétrole ont finalement plié sous la menace d’un échec. Une grande première de l’ordre de la rhétorique : on mentionne enfin de la source du problème, les combustibles fossiles, en plus des émissions. Tiens tiens, un symbole. Qu’un symbole.

La Terre nous le rappelle sans relâche et les scientifiques traduisent ses appels : il se pourrait bien que le 1,5°C soit atteint avant 2030!

Ça tombe mal pour le voisin, l’Arabie saoudite, qui va accueillir à ce moment, dans une mégapole en construction en plein désert, les jeux olympiques asiatiques d’hiver. Oui oui, d’hiver !! On y trouve quand même quelques montagnes en périphérie où il neige en moyenne … presque deux jours par année.

Au programme ? Ski, planche à neige, hockey, patinage artistique et, bien sûr, gaz à effet de serre. À profusion.

Rien à cirer des symboles.

1 – https://www.theguardian.com/environment/2023/may/30/cop28-president-team-accused-of-wikipedia-greenwashing-sultan-al-jaber

 

2 – https://www.theguardian.com/environment/2023/jun/08/army-of-fake-social-media-accounts-defend-uae-presidency-of-climate-summit

 

3 – https://www.theguardian.com/environment/2023/jun/07/uae-oil-firm-cop28-climate-summit-emails-sultan-al-jaber-adnoc

 

4 – https://www.theguardian.com/environment/2023/dec/03/back-into-caves-cop28-president-dismisses-phase-out-of-fossil-fuels

 

5 – https://www.bbc.com/news/science-environment-67508331

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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