À propos de l'auteur : Rudy Le Cours

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Avec Donald Trump, on ne se trompe pas : chaos et incertitudes noircissent l’horizon. Pour les planificateurs financiers, et les grands argentiers des gouvernements tout particulièrement, le défi réside dans l’art de naviguer dans la tempête, d’éviter les écueils et de limiter les dégâts.

Rudy Le Cours

Plusieurs trésoriers provinciaux ont choisi de foncer, en faisant fi des raz-de-marée douaniers et protectionnistes américains, qui détruisent les infrastructures commerciales du monde, et des ripostes qui ne rendront que plus coûteuses la remise à flots des fondations de nos économies marchandes.

Déjà, la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, le Manitoba, l’Alberta et la Colombie-Britannique ont annoncé des déficits qui vont se creuser à coup sûr, faute d’avoir tenu compte des nouveaux dérèglements du climat commercial.

La très conservatrice Saskatchewan mise même sur un surplus 12,2 millions !

Au sortir d’une élection victorieuse, l’Ontarien Doug Ford s’est donné le temps de mesurer la force des vents adverses avant de fixer son cap budgétaire.

Dans cette tourmente, le ministre québécois Eric Girard paraît plutôt clairvoyant. Son déficit de 13,4 milliards, un record en chiffre absolu, mais néanmoins moins lourd que celui de 10,9 milliards de Victoria lorsque mesuré en proportion de la taille de l’économie, inclut une réserve de prévoyance de deux milliards. Ce tampon, plus massif que par le passé, reflète la crainte bien légitime devant ce qui se profile, alors que le navire québécois montrait déjà des signes d’usure.

À Ottawa, faute de timonier avant la fin du mois, les finances publiques sont abandonnées au pilote automatique.

Selon la Revue financière de mars (1), le déficit accumulé d’avril 2024 à janvier 2025 s’élève à 26,8 milliards, soit 1,1 milliard de plus que pour l’exercice précédent. La cible de 42,8 milliards fixée par Chrystia Freeland l’automne dernier, semble ambitieuse (2). 

Quant à celles de 37,4 et 27,9 milliards visées pour l’exercice débuté le 1er avril et le prochain, elles paraissent avant tout fantaisistes. Elles ne tiennent ni compte des baisses de l’impôt sur le revenu promises par les libéraux et les conservateurs, ni de l’élimination de la taxe de vente sur l’achat d’un logement de moins de un million de dollars, ni de l’engagement à porter le budget militaire à hauteur de 2 % de la taille de l’économie, tel que prescrit par l’OTAN.,

Évidemment, elles ne pouvaient non plus jauger des effets de la guerre commerciale déclenchée par l’administration Trump.

Récession, inflation ou stagflation

Les premiers éclairs sont apparus sur les marchés financiers dès l’annonce des droits de douane américains qui frappent tout le monde, y compris les manchots des îles Heard-et-McDonald, pourtant plus friands de poisson que d’exportations. Mobilisés, ces derniers sont parvenus à faire reculer la Maison-Blanche dès le surlendemain de l’annonce !

S’il est vrai qu’investisseurs et spéculateurs n’avaient besoin que d’un prétexte pour empocher leurs gains appréciables de 2024, leur cupidité a vite cédé le pas à la frousse. Il faut y comprendre le vif pressentiment d’un coup de frein à la croissance, voire d’un bouleversement durable des règles du commerce mondial.

Les adeptes de la décroissance seront servis. Ils découvriront dans la douleur que la sous-consommation crée plus de tort que de bien.

Encore une fois, on devra compter sur l’État pour réparer les avaries. 

Et encore une fois, il lui faudra s’endetter dans le but de remettre la production à flots. Les grands gagnants de cette opération seront les détenteurs de capitaux qui auront peu de risques à prendre pour s’enrichir: ils n’auront qu’à prêter en bons rentiers, d’ici à ce que le climat redevienne favorable à l’investissement privé. Ce qui peut exiger pas mal de temps. 

Leur seule vraie crainte : une relance de l’inflation qui gruge la valeur de leurs actifs financiers. Ils s’en remettront à nouveau aux banques centrales alors prises dans un dilemme cornélien : hausser le loyer de l’argent pour vaincre la montée des prix quitte à ralentir davantage la croissance ou le diminuer pour la stimuler quitte à relancer l’inflation. Pourrait s’en suivre une période maussade de stagflation, mot valise qui signifie stagnation économique ET inflation, comme durant les années 1970.

Taxer les riches ou leur fortune ?

Quant les finances publiques rougissent, il est de bon ton de soutenir qu’il faut taxer les riches. On oublie que, passé un certain seuil, il existe un risque bien réel que les sommes escomptées sur papier n’aboutissent jamais dans les coffres de l’État. Il en va des impôts sur le revenu comme de beaucoup d’autres biens : la demande est élastique. 

Trop taxer le tabac a nourri la contrebande. Taxer le revenu au-delà d’un certain taux favorise l’optimisation fiscale, voire l’évasion, légale ou pas. Et les conseillers en la matière ne manquent pas. 

Voilà pourquoi plusieurs économistes et fiscalistes penchent désormais en faveur d’un impôt sur la richesse plutôt que sur les revenus, quelles que soient leurs sources « Les inégalités de patrimoine, surtout les gains non réalisés, augmentent plus vite que les salaires », observe Pierre-Carl Michaud en entrevue avec En Retrait, faisant à son tour siennes les observations de Thomas Piketty dans son fameux essai Le capital au XXe siècle. 

Le professeur titulaire à HEC-Montréal suggère qu’il faudrait s’orienter prudemment vers un impôt sur les stocks plutôt que sur les flux, selon le jargon des économistes-fiscalistes.

Il donne l’exemple de l’argent placé dans son REER. Ce capital a été taxé une première fois avant son dépôt et son rendement le sera une seconde fois au moment du décaissement. Théoriquement, il en va de même sur les profits ou sur tout gain en capital, quand on vend des actions, une entreprise ou une propriété, à l’exception de sa demeure principale.

En revanche, un patrimoine prend de la valeur sans apport à l’activité économique. « Taxer le patrimoine n’entraîne pas d’inefficience économique, poursuit M. Michaud. Cela pénalise ceux qui s’assoient dessus. En gros, les rentiers. »

Il propose donc un léger taux d’imposition sur le patrimoine. Dans ses cours, il donne l’exemple du taux de 2 % suggéré par les sénateurs américains Elisabeth Warren et Bernie Sanders.

Ce nouvel impôt, récurrent de surcroît, permettrait d’abaisser la ponction fiscale sur les flux de capitaux, qui eux sont productifs.

Évidemment, pour qu’une telle innovation fiscale voit le jour, il faut conclure des ententes internationales, car une des propriétés du capital est sa mobilité, comme en font foi les paradis fiscaux.

Emprunter, emprunter, emprunter

D’ici là, faute de vouloir ou pouvoir élargir l’assiette fiscale, les gouvernements devront encore une fois se résoudre à emprunter toujours davantage.

La Banque nationale estime à quelque 150 milliards, la valeur des emprunts provinciaux nécessaires au (re)financement de leur dette, cette année. C’est autant qu’en 2020, année du Grand Confinement (3).

Ceci, c’est sans compter les besoins d’Ottawa dont la soif d’argent paraît intarissable. D’avril à janvier derniers, il a siphonné 80 milliards à ses prêteurs. Le ralentissement, voire la récession qui pointe, exigera qu’il s’abreuve davantage. Cela ballonnera encore la dette fédérale qui s’élevait déjà 1256 milliards, fin janvier. Si l’inflation se mêle de la partie, les coûts d’emprunt vont augmenter, tout comme le service de la dette.

Mince consolation, emprunter sur un horizon de 10 ou de 30 ans coûte moins cher à Ottawa et à la plupart des provinces qu’à Washington ou à Londres où l’inflation est plus coriace que chez nous.

De plus en plus, les gouvernements fédéral et provinciaux s’abreuvent à l’étranger. 

C’est au point où, l’an dernier, 40 % de la valeur de leurs émissions ont été acquises par des prêteurs non-canadiens. 

Cela signifie deux choses. D’abord que les pourvoyeurs de fonds ont confiance dans la solidité et la liquidité de la dette publique canadienne. Ensuite, qu’en cas de rupture de cette confiance, qui heureusement ne se profile pas à l’horizon, les gouvernements devraient puiser dans l’épargne canadienne aux dépens des besoins du secteur privé qui emprunte lui aussi pour investir ou pour prêter à son tour comme le font les banques.

Pour se protéger du risque posé par les variations de taux de change, les gouvernements peuvent acheter des swaps. Il s’agit d’un contrat à terme par lequel, moyennant un certain coût, le vendeur garantit à l’acheteur un taux de change fixe pour la durée du contrat.

L’obèse vaisseau américain

Les conditions d’emprunt restent somme toute avantageuses pour le Canada et lui permettront de faire face au déferlement protectionniste avec moins de douleur que la plupart des autres pays.

En revanche, cela pourra devenir un peu plus pénible pour les États-Unis, même s’ils détiennent l’unique avantage de se financer dans la monnaie de réserve du monde.

L’obésité morbide de la dette de l’Oncle Sam fait en sorte que les prêteurs se montrent déjà beaucoup plus exigeants pour en détenir une partie. Ils réclament au moins un point de pourcentage de plus en intérêt pour une tranche de Treasuries que pour une obligation canadienne de même échéance. 

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le premier avril, la dette publique des États-Unis était estimée à 36 215 milliards de dollars, US of course ! (4), alors que la taille de l’économie de nos voisins se chiffre plutôt à 28 781 milliards (5). Toutefois, « seulement » 28 945 milliards étaient aux mains de prêteurs, le reste étant avancé par des instances du gouvernement.

De ce montant faramineux, équivalent à une flotte de porte-avions s’il était matérialisé sous forme de coupures de 100 dollars, 7900 milliards environ sont détenus par des étrangers, dont la moitié en guise de réserves par des banques centrales et autres entités gouvernementales (6).

Parmi les détenteurs étrangers, on retrouve d’abord le Japon (1000 milliards), suivi de la Chine (759 milliards), deux pays rivaux qui cherchent désormais à se rapprocher devant l’hostilité douanière américaine. (7)

Le Canada vient au sixième rang à hauteur de 379 milliards, derrière le Royaume-Uni et deux paradis fiscaux : le Luxembourg et les Îles Caïmans.

Si la guerre commerciale doit perdurer, faire ou non crédit peut devenir une arme redoutable, ou un rempart à tout le moins. 

 

 

 

 

1- https://www.canada.ca/fr/ministere-finances/services/publications/revue-financiere/2025/01.html

2- https://budget.canada.ca/update-miseajour/2024/home-accueil-fr.html

3- https://nbf.bluematrix.com/links2/pdf/a28a958e-cb30-4608-80ae-3cfdeeae1632

4- https://fiscaldata.treasury.gov/datasets/debt-to-the-penny/debt-to-the-penny

5- https://fr.statista.com/statistiques/550017/etats-unis-pib/

6- https://usafacts.org/articles/which-countries-own-the-most-us-debt/#:~:text=Annual%20totals%20are%20based%20on%20data%20from%20April%20of%20each,to%20the%202023%20calendar%20year.&text=As%20of%20April%202024%2C%20the,and%20Canada%20(%24328.7%20billion).

7- https://www.visualcapitalist.com/ranked-the-top-20-countries-holding-the-most-u-s-debt/

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